20260723 - TEMPLATE ARTICLE-2-Image à la Une 1920x1080

La Coupe du monde 2026 à l’épreuve du politique : États, FIFA et gouvernance du football

La Coupe du monde 2026 s’est achevée le 19 juillet dernier à East Rutherford, dans le New Jersey.

L’Espagne y a remporté son deuxième titre mondial, aux dépens de l’Argentine tenante du titre, au terme d’une finale tranchée en prolongation. Ce résultat sportif ne suffit toutefois pas à résumer ce tournoi : aucune édition antérieure n’avait rendu aussi visible l’imbrication entre pouvoir politique et
gouvernance sportive.

Le terrain de football est généralement présenté comme un espace neutre, celui d’une rencontre entre
les peuples. Ce postulat de neutralité mérite pourtant d’être examiné. Par son format inédit, trois pays
hôtes, 48 équipes, 104 matchs, la plus vaste compétition jamais organisée, cette édition a constitué, au fil des semaines, un objet d’étude significatif pour l’analyse des rapports entre sport et pouvoir.

Comment un évènement sportif mondial en vient-il, la même année, à faire office d’instrument de politique intérieure et de levier de politique internationale ? Il ne s’agit pas de conclure d’emblée à une instrumentalisation totale du football par le politique, mais d’examiner successivement plusieurs épisodes survenus durant ce tournoi afin de cerner où se loge cette porosité, et où, le cas échéant, elle
trouve ses limites.

Un format inédit, un contexte de puissance

Le Mondial 2026 constitue la première Coupe du monde co-organisée par trois pays : les États-Unis, le Canada et le Mexique. Ce dernier devient à cette occasion le premier pays à accueillir l’évènement à trois reprises. Ce format élargi ne relève pas d’un simple choix logistique : il traduit la volonté de la FIFA d’ancrer durablement le tournoi sur un continent entier, avec les bénéfices en matière de visibilité, de tourisme et de recettes commerciales que cela suppose, tant pour l’instance organisatrice que pour les États hôtes.

Cette imbrication entre organisations sportives et pouvoirs étatiques constitue le cadre d’analyse de ce
qui suit. Un tournoi de cette ampleur ne se réduit en effet jamais à sa seule dimension compétitive : il
engage des intérêts diplomatiques et symboliques pour chacun des acteurs impliqués. C’est sur ce terrain diplomatique que s’est nouée la première controverse du tournoi, bien avant le coup d’envoi.

Une proximité affichée entre la présidence américaine et la FIFA

Depuis l’investiture de Donald Trump en janvier 2025, le président américain et le président de la FIFA, Gianni Infantino, se sont affichés côte à côte à de multiples reprises. Cette proximité a trouvé une traduction institutionnelle le 5 décembre 2025 : lors du tirage au sort du tournoi, organisé au Kennedy Center de Washington, la FIFA a remis à Donald Trump son tout premier « Prix de la paix », en reconnaissance du rôle qu’il aurait joué dans plusieurs médiations diplomatiques récentes.

La cérémonie a suscité des réactions contrastées. D’aucuns y ont vu la reconnaissance légitime d’un
rôle diplomatique ; d’autres, une confusion problématique entre l’instance dirigeante d’un sport
mondial et le pouvoir exécutif de l’un des pays hôtes. Faut-il y voir un hommage sincère, ou la mise
en scène d’une proximité utile aux deux parties ? Ce qui importe ici n’est pas de trancher entre ces
deux lectures, mais de retenir qu’une telle proximité institutionnelle pose, en amont même du tournoi, la question de l’autonomie de la FIFA vis-à-vis des États qui l’accueillent. Cette question, encore abstraite en décembre, allait cesser de l’être quelques mois plus tard, en plein tournoi.

L’affaire Balogun : une décision arbitrale sous pression politique

Le 1er juillet 2026, l’attaquant américain Folarin Balogun est exclu en seizièmes de finale contre la Bosnie-Herzégovine, ce qui devait automatiquement le priver du match suivant contre la Belgique.

Selon plusieurs sources concordantes, Donald Trump aurait appelé Gianni Infantino quelques jours après la rencontre pour demander un réexamen de cette sanction. Le président américain a lui-même confirmé cet échange, tout en précisant ne pas avoir dicté la décision finale. Quelques jours plus tard, la FIFA a suspendu la sanction sur la base de son propre code disciplinaire, permettant au joueur d’être aligné face à la Belgique, rencontre que les États-Unis perdront finalement 4 à 1.

L’UEFA a alors évoqué une décision inédite, incompréhensible et injustifiable de son point de vue. La Fédération belge a fait part de sa stupéfaction, et plusieurs eurodéputés ainsi qu’une ONG spécialisée dans les droits humains dans le sport ont réclamé l’ouverture d’enquêtes éthiques, notamment auprès du Comité international olympique, dont Gianni Infantino est par ailleurs membre.

Ce qui s’est joué ici dépasse le simple fait divers sportif. C’est le principe même de l’égalité des concurrents devant la règle qui se trouve fragilisé, dès lors que celle-ci a pu être infléchie à la suite d’une intervention politique directe, indépendamment, d’ailleurs, de l’ampleur réelle de cette intervention. Une question demeure ouverte : un appel téléphonique suffit-il à faire basculer une décision disciplinaire, ou n’est-il que l’élément déclencheur d’un processus que la FIFA aurait de toute façon engagé ? Si l’ingérence politique s’est exercée ici sur une décision ponctuelle, elle a pris ailleurs dans le tournoi une forme plus structurelle et plus silencieuse : celle des politiques migratoires du pays hôte.

Contrôle migratoire : la tension entre ouverture proclamée et politique intérieure

Début juin 2026, l’arbitre somalien Omar Artan, désigné meilleur arbitre africain de l’année 2025, s’est
vu refuser l’entrée sur le territoire américain après plusieurs heures de contrôle à l’aéroport de Miami.
Les autorités ont invoqué des préoccupations liées à la vérification de son dossier, sans fournir
d’explications détaillées ; un responsable américain évoquera ensuite, sous couvert d’anonymat, de
possibles liens avec des personnes suspectées d’appartenir à des organisations qualifiées de terroristes,
une allégation que l’intéressé conteste. La Somalie figure parmi les pays soumis à des restrictions
d’entrée renforcées par l’administration américaine, et la FIFA s’est bornée à rappeler qu’elle
n’intervient pas dans les procédures d’immigration du pays hôte. L’équipe iranienne, de son côté, a dû
établir sa base au Mexique et transiter pour chaque match aux États-Unis, certains membres de son
encadrement s’étant vu refuser un visa.

Cet épisode, comme la présence renforcée des services de contrôle migratoire dans certaines villes
hôtes, met en lumière une tension structurelle propre à ce type d’évènement. L’organisation d’un
tournoi mondial suppose, par définition, la mobilité internationale de milliers de personnes, joueurs,
arbitres, journalistes, supporters, alors même que les politiques migratoires nationales peuvent, selon
les contextes, restreindre cette même mobilité. Faut-il en conclure que la FIFA est en réalité
impuissante face aux administrations nationales, quoi qu’il advienne ? Cette tension n’est pas propre
aux États-Unis ni à ce seul tournoi : elle vient surtout rappeler les limites du discours d’universalité
que portent volontiers les grandes compétitions sportives, discours déjà mis à l’épreuve par ailleurs
par l’exclusion de sélections entières pour des motifs géopolitiques, comme la Russie depuis 2022.
Pris ensemble, ces deux épisodes invitent à sortir du cas par cas pour se demander ce qu’ils révèlent
plus largement de la fonction politique du sport contemporain

Sport et soft power : une lecture d’ensemble

Le concept de soft power, forgé par le politologue américain Joseph Nye à la fin des années 1980, désigne la capacité d’un État à obtenir ce qu’il souhaite sur la scène internationale non par la contrainte ou la coercition, mais par l’attraction et la persuasion, par l’exemplarité de sa culture, de ses valeurs ou de ses institutions. Le sport, et le football en particulier, constitue depuis longtemps l’un des vecteurs privilégiés de cette forme de puissance : accueillir un tournoi mondial, c’est aussi projeter une image, attirer des flux touristiques et économiques, et renforcer son rayonnement diplomatique. Cette dynamique n’est pas neuve, elle était déjà à l’œuvre dès l’aube de la Guerre froide, lorsque Washington et Moscou utilisaient déjà les grandes compétitions sportives comme vitrines de leurs modèles
respectifs.

Plus spécifique, le terme de sportswashing désigne l’usage d’un évènement sportif pour redorer, aux yeux de l’opinion internationale, l’image d’un acteur, État ou dirigeant, dont les pratiques ou les politiques font par ailleurs l’objet de critiques. Cette notion, généralement mobilisée à propos d’États du Golfe ou de régimes autoritaires, invite ici à une question plus large : au-delà des seuls régimes traditionnellement visés par ce type d’analyse, dans quelle mesure une démocratie établie peut-elle, elle aussi, mobiliser un tel évènement à des fins de politique intérieure ou de légitimation personnelle ? Le Mondial 2026, coorganisé par trois démocraties nord-américaines, invite précisément
à interroger cette frontière.

Conclusion

Le Mondial 2026 aura donc été bien plus qu’une compétition sportive : il aura fonctionné, à bien des égards, comme un révélateur des rapports de force contemporains entre États et institutions sportives internationales. Le prix de la paix décerné à Donald Trump, l’affaire Balogun, ou encore le refus d’entrée opposé à l’arbitre Omar Artan ne sont pas des incidents isolés : mis bout à bout, ils dessinent les contours d’une porosité croissante entre le terrain et la politique.

Faut-il en conclure que le sport n’a jamais été réellement neutre, et que ce Mondial n’a fait que rendre visible ce qui existait déjà en filigrane ? Ou bien ce tournoi marque-t-il un basculement, celui d’une FIFA de plus en plus disposée à composer avec les pouvoirs exécutifs de ses pays hôtes, au risque de fragiliser sa propre autonomie institutionnelle ? Les deux lectures ne s’excluent d’ailleurs pas nécessairement.

Pour les Jeunes MR, cette question appelle une réponse claire. Le sport ne peut jouer pleinement son rôle de dialogue entre les peuples et de levier de coopération internationale que si les institutions qui le régissent demeurent pleinement à l’abri de toute ingérence politique. Ce que ce Mondial 2026 a mis en lumière, ce n’est pas seulement une porosité croissante entre le terrain et la politique : c’est un risque bien réel pour le mérite, l’équité et l’égalité entre concurrents, valeurs qui fondent la légitimité même de la compétition sportive. Un appel téléphonique qui infléchit une sanction disciplinaire, un prix décerné dans un contexte de proximité affichée entre un chef d’État et le président d’une fédération internationale, un contrôle migratoire qui écarte un arbitre reconnu pour ses compétences :
pris isolément, chacun de ces épisodes peut sembler mineur. Mis bout à bout, ils rappellent qu’aucun État, aucune organisation et aucun dirigeant ne devrait pouvoir donner le sentiment de se placer au-dessus des règles communes.

Ce qui semble acquis, en tout cas, c’est que la gouvernance du football mondial ne peut plus être pensée indépendamment des enjeux de soft power qui la traversent. C’est précisément pour cette raison que l’indépendance des instances sportives à l’égard des pouvoirs politiques ne relève pas d’un idéal abstrait : elle est la condition concrète de la crédibilité des compétitions et, plus largement, du respect de l’État de droit jusque sur le terrain. Reste à savoir si les instances sportives internationales sauront, à l’avenir, préserver cet espace d’autonomie face aux États qui les accueillent, ou si le sport est appelé à devenir, toujours davantage, un instrument parmi d’autres de la politique de puissance.

Une question qui, bien au-delà du seul football, concerne chacune et chacun d’entre nous, citoyens, spectateurs, et parfois acteurs de la vie politique.

Image de Denise Lecomte

Denise Lecomte

Vice-Déléguée Culture et Sport

Tu as aimé ? Alors partage

Facebook
Twitter
LinkedIn

Toi aussi, deviens membre !