La progression de l’extrême droite en Europe est souvent analysée à travers les élections, les coalitions et les rapports de force entre partis. Elle invite pourtant à poser une question plus large. Dans quelle mesure les fractures de nos sociétés peuvent-elles être exploitées par des puissances étrangères pour affaiblir les démocraties européennes ?
Pour y répondre, il faut d’abord comprendre ce qui nourrit cette progression. Les inquiétudes liées au pouvoir d’achat, à l’immigration ou à l’avenir économique se mêlent au sentiment de ne plus être entendu par les institutions. Réduire ces préoccupations à une manipulation extérieure serait une erreur. Elles s’inscrivent dans des réalités nationales et locales auxquelles les responsables politiques doivent apporter des réponses.
Le cas allemand illustre cette nécessité. Lors des élections fédérales de février 2025, l’AfD a obtenu 37,3 % des secondes voix en Saxe, arrivant largement en tête dans ce Land de l’ancienne Allemagne de l’Est. Ce résultat invite à examiner les transformations économiques et sociales depuis la réunification, mais aussi le sentiment de représentation et les fractures territoriales.
Le fait de reconnaître ces causes internes n’empêche toutefois pas de nous demander, dans quelle mesure elles sont exploitées par des forces externes. Une puissance étrangère n’a pas besoin de créer toutes les divisions d’une société pour en tirer avantage. Elle peut chercher à amplifier les tensions existantes, à entretenir la méfiance et à rendre les compromis plus difficiles.
Cette logique s’inscrit dans ce que l’on appelle la guerre hybride. Elle combine différents moyens de pression, parmi lesquels les cyberattaques, les sabotages, la désinformation et les opérations d’influence. En mai 2024, les Alliés de l’OTAN dénonçaient une intensification des activités russes sur leur territoire, évoquant notamment des actes de violence, des interférences numériques et des campagnes de désinformation. La sécurité européenne se joue donc aussi dans la protection des infrastructures, de l’information et des institutions démocratiques.
Le piratage du Bundestag en 2015 illustre cette vulnérabilité. Des données ont été dérobées et plusieurs comptes de messagerie parlementaires compromis. L’Union européenne a ensuite sanctionné deux personnes et une entité pour leur responsabilité ou leur participation à cette attaque. Cet épisode montre comment une institution centrale de la démocratie peut être directement visée. Il ne démontre toutefois pas, à lui seul, un lien avec un parti politique.
C’est précisément cette distinction qui doit guider l’analyse. Une position favorable à un rapprochement avec Moscou ne constitue pas automatiquement une preuve de coordination avec le Kremlin. Critiquer les sanctions, contester l’OTAN ou remettre en question le soutien à l’Ukraine relève du débat démocratique. Les accusations de financement clandestin, de manipulation ou de collaboration doivent, elles, reposer sur des faits documentés.
Les opérations d’influence du Kremlin, démontrées par les rapports de services de renseignement et des commissions d’enquêtes parlement, peuvent prendre plusieurs formes, telles que la corruption d’élus et l’entraînement de militants violents.
L’offensive commence au cœur même des institutions représentatives. L’affaire du réseau médiatique Voice of Europe a ainsi révélé une vaste opération d’influence dirigée par des proches du Kremlin, injectant des centaines de milliers d’euros pour rémunérer des politiciens d’extrême droite, chargés de relayer la propagande russe à la veille des élections européennes. En Allemagne, des figures de l’AfD comme Petr Bystron ont été directement visées par des accusations de paiements occultes d’origine russe.
En France, l’enquête parlementaire sur les ingérences étrangères a mis en lumière une convergence politique étroite entre le Rassemblement National et Moscou, consolidée dès 2014 par un prêt de 9 millions d’euros accordé par une banque russe et suivie de votes systématiquement alignés sur les intérêts diplomatiques du Kremlin. L’exemple du parti hongrois Jobbik, dont l’ancien eurodéputé Béla Kovács a été condamné pour espionnage au profit des services secrets russes, illustre jusqu’où cette pénétration institutionnelle a pu s’infiltrer.
Mais la stratégie russe ne s’arrête pas aux portes des parlements. Elle finance et forme la frange la plus violente de l’extrême droite continentale. Dès 2015, le Russian Imperial Movement (RIM) co-fondait le World National-Conservative Movement, créant une plateforme de coordination pour des organisations radicalisées telles que le NPD en Allemagne, l’Aube Dorée en Grèce ou l’Alliance pour la paix et la liberté en France.
Bénéficiant d’une tolérance tactique de l’appareil d’État russe, le RIM opère le camp d’entraînement Partizan. C’est là que des extrémistes suédois du Mouvement de résistance nordique ont appris le maniement d’armes et d’explosifs avant de revenir exécuter une série d’attentats à la bombe contre des centres de réfugiés à Göteborg. Par ces actions, liens et collaborations établis, nous pouvons donc conclure que Moscou finance et forme les terroristes de demain.
L’enjeu de sécurité apparaît lorsqu’une intervention étrangère cherche à fausser ce débat ou à peser clandestinement sur les décisions publiques. Notre analyse est que la polarisation peut alors devenir une vulnérabilité stratégique. En accentuant la défiance et les antagonismes, des opérations d’influence peuvent fragiliser la capacité des Européens à construire une réponse commune. Leur efficacité ne dépend pas nécessairement d’une adhésion à la Russie. Une société plus divisée peut déjà devenir plus difficile à gouverner.
Pour les Jeunes MR, la réponse doit conjuguer fermeté face aux ingérences et protection des libertés. Renforcer la cybersécurité, rendre les financements politiques plus transparents et enquêter sur les opérations clandestines sont des priorités. Soutenir une information indépendante et développer l’esprit critique permettent également aux citoyens de mieux identifier les tentatives de manipulation.
Cette réponse serait néanmoins incomplète sans un travail sur les causes de la défiance. L’accès à l’emploi, les perspectives économiques, la qualité des services publics et le sentiment d’être représenté participent à la confiance démocratique. Les considérer sérieusement est une responsabilité politique à part entière.
La montée de l’extrême droite et les ingérences étrangères sont ainsi deux phénomènes distincts dont les interactions doivent être examinées avec rigueur. Défendre nos démocraties exige de combattre les interventions clandestines tout en préservant la liberté des citoyens de contester et de choisir.
Comment rendre l’Europe moins vulnérable aux ingérences sans affaiblir le pluralisme qui fait sa force ?
Article de : Joy Kamel, Judith Michel