Le premier tour de l’élection présidentielle portugaise, organisé le 18 janvier, marque un tournant politique majeur pour un pays longtemps considéré comme relativement épargné par la vague populiste qui traverse l’Europe. Pour la première fois depuis 1986, un second tour sera nécessaire. Un symbole fort, mais aussi un signal d’alerte. En tête du scrutin, le candidat socialiste Antonio José Seguro (environ 31 % des suffrages) affrontera, le 8 février prochain, André Ventura, leader du parti d’extrême droite Chega, crédité de plus de 23 %.
Fondé en 2019, Chega (“Assez”) incarne une extrême droite populiste assumée, construite sur un discours sécuritaire, identitaire et anti-système. Le parti s’attaque frontalement aux institutions, stigmatise certaines minorités et prospère sur la défiance envers les élites politiques traditionnelles. Sous couvert de “bon sens” et de rupture, Chega défend une vision autoritaire du pouvoir, hostile au pluralisme et aux contre-pouvoirs.
Le choix du candidat du centre-gauche traduit la volonté d’une partie de l’électorat dans une forme de monotonie politique qui n’ose pas réformer. Mais la qualification de l’extrême-droite pour le second tour montre que le rejet de l’immobilisme ne peut en aucun cas justifier un basculement vers des solutions radicales, populistes et dangereuses.
Car derrière ce score se cache une réalité politique plus préoccupante : la volonté d’installer de manière durable un discours populiste, identitaire et clivant dans un pays qui a pourtant connu, il y a à peine cinquante ans, les ravages d’un régime autoritaire. André Ventura n’est pas juste un agitateur en marge du système. Il est aujourd’hui le visage d’une extrême droite normalisée et capable de prétendre aux plus hautes fonctions symboliques de l’État.
Dans ce contexte, l’appel lancé par Antonio José Seguro à l’ensemble des démocrates, progressistes et humanistes résonne comme une nécessité. Car l’enjeu dépasse largement un affrontement partisan. Le président portugais, bien que dépourvu de pouvoir exécutif direct, joue un rôle clé d’arbitre institutionnel et dispose du pouvoir de dissoudre le Parlement. Confier cette fonction à un leader qui prospère sur la peur, la stigmatisation et la division serait un risque majeur pour l’équilibre démocratique du pays.
Le refus du Premier ministre Luis Montenegro de donner une consigne de vote ne doit toutefois pas être interprété comme une complaisance idéologique. Il reflète avant tout les tensions d’une droite démocratique fragmentée, partagée entre responsabilité institutionnelle et rejet de toute alliance avec les extrêmes.
Le Portugal se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Le second tour sera un test décisif : non seulement pour la démocratie portugaise, mais aussi pour l’Europe libérale et pluraliste que nous défendons. Face à l’extrémisme, la neutralité n’est pas une option. Se rassembler autour des valeurs démocratiques, de l’État de droit et du respect des libertés individuelles est plus que jamais une urgence.
Enfin, cette élection portugaise doit aussi être lue comme un signal fort à quatorze mois de l’élection présidentielle française, dans un contexte marqué, là aussi, par la montée continue de l’extrême droite, au second tour depuis dix ans. Contrairement au Portugal, le président de la République française concentre l’essentiel du pouvoir exécutif.