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25 novembre : ce que l’on sait, et ce que l’on en fait

Chaque 25 novembre, les mêmes chiffres reviennent dans l’espace public. Statistiques sur les violences conjugales, taux de féminicides, nombre de plaintes. On les cite, on les partage, on les commente. Dénoncer est nécessaire. Mais dénoncer ne suffit plus : l’enjeu n’est pas de répéter les chiffres, mais d’agir en conséquence.

En Belgique, une femme sur trois a déjà été victime de violences de la part d’un partenaire. Chaque année, entre 24 et 27 femmes sont tuées par leur conjoint ou ex-conjoint. Le véritable enjeu est ailleurs : nous ne manquons pas d’informations, nous manquons de réaction. On n’est plus dans la découverte du phénomène. On est dans son acceptation silencieuse.

La violence faite aux femmes ne se mesure pas seulement en coups, mais en silence. Celui qu’on attend, celui qu’on impose et celui dans lequel on apprend à vivre. Ce silence n’est pas seulement celui d’un foyer où l’on retient son souffle : c’est celui d’un pays qui observe les indicateurs sans modifier réellement ses pratiques. Et quand une femme meurt malgré ses demandes d’aide, ce n’est plus un drame privé : c’est un échec collectif.

Le féminicide est rarement un acte soudain : il constitue la dernière étape d’un processus long, progressif et souvent invisible. Bien avant les coups, la violence s’installe sous des formes moins spectaculaires mais tout aussi destructrices : le contrôle économique, présent dans plus de 60 % des situations de violence conjugale ; le contrôle numérique, qui touche une femme sur quatre ; l’isolement social progressivement imposé ; les menaces répétées ; et l’emprise psychologique, qui mine la capacité de résistance. Ces mécanismes préalables installent une dynamique de contrôle et de danger que la loi saisit encore mal : difficiles à démontrer, rarement traités comme prioritaires et souvent absents des dossiers judiciaires. Pourtant, c’est à ce stade que le risque réel apparaît.

Et lorsque cette dynamique de danger atteint un seuil critique, l’accès à la protection reste lui aussi fragile. En Belgique, une part importante des plaintes pour violences conjugales est classée sans suite, souvent faute « d’éléments suffisants » ; la majorité des femmes assassinées par leur partenaire avaient pourtant signalé des violences auparavant ; et les procédures de protection demeurent lentes ou inadaptées à l’urgence. Ainsi, même lorsque le risque est identifié, la réponse institutionnelle reste insuffisante, prolongeant la vulnérabilité au lieu de la réduire.

Ces dynamiques ne se développent pas en dehors d’un contexte. Elles s’inscrivent dans des normes sociales où les rapports de genre restent inégalement distribués, où certains comportements masculins sont tolérés ou minimisés, et où la responsabilité est encore trop souvent déplacée vers les femmes.

Le débat public reste largement centré sur les comportements des victimes : pourquoi elles sont restées, pourquoi elles n’ont pas parlé, pourquoi elles n’ont pas porté plainte plus tôt. On questionne rarement les agresseurs. On questionne encore moins les mécanismes qui banalisent, minimisent ou excusent leurs actes. Comme l’a rappelé la députée européenne Abir Alsahlani dans son discours ce 25 novembre au Parlement européen : la violence de genre n’est pas un problème de femmes, c’est un problème d’hommes. La prévention réelle passe par cette bascule : déplacer le regard de la victime vers l’auteur. Comprendre non pas pourquoi les femmes subissent, mais pourquoi certains hommes s’autorisent à exercer violence et contrôle, et pourquoi le système ne les freine pas assez tôt.

Si la prévention doit changer de cible, elle doit aussi s’appuyer sur des dispositifs structurels éprouvés. Plusieurs pays européens ont déjà fait ce déplacement.

Les pays les plus efficaces en Europe, notamment l’Espagne, le Portugal et la France pour certains volets, ont procédé à la mise en place de dispositifs structurels aujourd’hui absents en Belgique. Ces dispositifs incluent une protection immédiate préalable à la plainte, permettant l’éloignement automatique du conjoint violent et garantissant un hébergement sécurisé. Ils reposent également sur une formation certifiante obligatoire destinée aux policiers, magistrats et intervenants, axée sur la compréhension de l’emprise et l’identification des violences non physiques. Dans ces systèmes, toute plainte mal évaluée ou tout féminicide précédé de signaux d’alerte entraîne un audit institutionnel afin d’identifier et de corriger les défaillances. La prévention est recentrée sur les auteurs grâce à la création de bases de données des récidivistes et à une coordination renforcée entre les services compétents. Enfin, ces modèles reposent sur une réorientation budgétaire privilégiant la prévention plutôt que la seule réponse d’urgence, et sur la reconnaissance explicite que les violences ne relèvent pas de conflits privés, mais de rapports de pouvoir nécessitant des politiques publiques adaptées.

Le 25 novembre n’a de sens que s’il devient un indicateur de résultats : combien de vies protégées, combien de plaintes abouties, combien de défaillances corrigées. La violence faite aux femmes est un phénomène structurel qui appelle une réponse politique du même ordre : cohérente, soutenue et mesurable.

Amal Bouhfas

Déléguée Égalité des chances, Diversité et Droit des femmes

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